Il est paradoxal que l'unique actionnaire et principal bénéficiaire de la Société des alcools du Québec soit le principal responsable de la pénible situation dans laquelle se trouve aujourd'hui cette société d'état.
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| Une succursale SAQ typique au Québec : l'actionnaire unique (le gouvernement) pousse l'entreprise vers des choix risqués (Crédit: SAQ Médiathèque) |
Le jeudi 28 janvier dernier, un article paru dans le journal La Presse sous la plume de Nathaëlle Morisette et Stéphanie Bérubé (La SAQ en eaux troubles) mettait en lumière les revendications légitimes des détaillants en alimentation, à propos de la manière plutôt cavalière que la SAQ utilise pour la mise en place de zones SAQ (pour une quarantaine de produits), dans certaines épiceries et dépanneurs.
Et ils ne sont pas les seuls. Depuis plus d’un an, les nouvelles stratégies commerciales de la SAQ suscitent des plaintes de tous côtés, y compris de la part d’alliés de longue date qui commencent à critiquer ouvertement la direction prise.
Rappelons que la SAQ a annoncé la fermeture de huit succursales (pourtant rentables) en centres-villes et noyaux villageois, ce qui risque d’accélérer la dévitalisation de ces communautés (voir ici). Christian Savard, directeur général de Vivre en ville, a dénoncé cette décision avec force et arguments solides (voir ici).
Malgré des mobilisations locales, une pétition émanant de divers partis politiques et des demandes de moratoire pour préserver la vitalité des communautés, la SAQ est allée de l'avant sans fléchir.
L’article de La Presse citait une étude récente de l'Institut de recherche et d'informations socioéconomiques (IRIS), un « think tank » québécois indépendant et progressif, qui critique vivement le concept de ces nouvelles zones SAQ - autrefois appellées mini-agences. Or, l'IRIS est reconnue pour ses positions économiques clairement situées à gauche sur l’échiquier politique et idéologique.
Après avoir lu cette étude réalisée par Julia Posca, je dois dire que je suis en accord avec la plupart des conclusions de son rapport. Je vous invite à le consulter (voir ici).
Autres projets controversés
⏩ Vente de mixeurs, sodas et toniques dans certaines succursales → dénoncée par les dépanneurs comme une concurrence déloyale. Les gains de la SAQ se font au détriment des commerces privés, sans valeur ajoutée nette pour l’économie québécoise.
⏩ Marketing ciblant les 18-24 ans pour contrer la baisse des ventes → critiqué par la Maison Jean-Lapointe et l'Association pour la santé publique du Québec (ASPQ) comme une incitation irresponsable à la consommation chez les jeunes (on ne répond pas à un besoin, on crée le besoin).
⏩ Livraison à domicile via Uber Eats (compagnie américaine), alors que les produits US sont boycottés en succursale → soulève des inquiétudes sur la santé publique, l’accès accru à l’alcool et une forme de « privatisation » rampante.
La SAQ a-t-elle perdu le nord ? Ces décisions qui s’enchaînent donnent l’impression d’une panique généralisée.
La racine du problème
Pourquoi la SAQ s’éloigne-t-elle autant de sa mission d’origine ? Le PDG, Jacques Farcy, l’a répété dans plusieurs entrevues depuis son arrivée : la priorité n’est pas d’offrir les meilleurs produits aux meilleurs prix, mais de répondre aux attentes croissantes de dividendes de son unique actionnaire — le gouvernement du Québec. (voir ici).
C’est là que réside le cœur du malaise. Alors que la consommation d’alcool diminue structurellement (une bonne nouvelle pour la santé publique), on exige de la SAQ qu’elle génère toujours plus de profits.
Pour compenser la baisse des volumes de vente, on augmente les prix… jusqu’à ce que cela freine à nouveau les achats et les revenus. C’est un cercle vicieux.
Pour compenser la baisse des volumes de vente, on augmente les prix… jusqu’à ce que cela freine à nouveau les achats et les revenus. C’est un cercle vicieux.
Cette pression s’explique en partie par la dégradation rapide des finances publiques. Suite à plusieurs investissements ratés (Northvolt, Lion Électrique, Lithion Technologies, Taïga Motors, Recyclage Carbone Varennes, etc.) et à une mauvaise gestion de projets administratifs (SAAQclic et autres chantiers TI), le Québec est passé d’équilibres budgétaires récents à un déficit record de 13,6 milliards $ pour 2025-2026 (budget de mars 2025, sous Éric Girard, ministre des Finances et responsable de la SAQ).
Ne soyons pas surpris que le gouvernement pousse si fort sur les dividendes des sociétés d’État.
Un danger qui plane
Les gouvernements, sous pression, ont parfois tendance à opérer un virage à 180 degrés sans nuance. Il serait regrettable que, face aux critiques croissantes, on choisisse d’abolir purement et simplement la SAQ au profit d’une privatisation totale et précipitée.
Car, malgré ses imperfections, le modèle actuel offre des avantages réels quand il est bien géré : contrôle de l’accès à l’alcool, soutien aux produits québécois de qualité, revenus stables pour les services publics.
Il serait dommage de jeter le bébé avec l’eau du bain. Mieux vaudrait refonder la SAQ autour d’une mission recentrée sur « boire mieux » (qualité, local, modération et éducation), en libérant l’entreprise de l’exigence d’une croissance des profits à tout prix.
Cette réforme passerait par un allègement de la pression sur les dividendes, une piste que l’IRIS défend avec raison. Le Québec en sortirait gagnant sur tous les plans : santé publique, vitalité des communautés et finances saines.
Car, malgré ses imperfections, le modèle actuel offre des avantages réels quand il est bien géré : contrôle de l’accès à l’alcool, soutien aux produits québécois de qualité, revenus stables pour les services publics.
Il serait dommage de jeter le bébé avec l’eau du bain. Mieux vaudrait refonder la SAQ autour d’une mission recentrée sur « boire mieux » (qualité, local, modération et éducation), en libérant l’entreprise de l’exigence d’une croissance des profits à tout prix.
Cette réforme passerait par un allègement de la pression sur les dividendes, une piste que l’IRIS défend avec raison. Le Québec en sortirait gagnant sur tous les plans : santé publique, vitalité des communautés et finances saines.
Qu’en pensez-vous ? La SAQ doit-elle continuer sur cette voie commerciale risquée, ou est-il temps d’un vrai changement de cap ?

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