mercredi 8 juillet 2020

La liste des faux vins québécois de la SAQ


Saviez-vous que pour la Société des alcools du Québec, tous les vins importés en vrac, qu'ils soient chiliens, italiens, australiens ou californiens, sont des produits du Québec? 

Un peu mêlé(e)? On le serait à moins! Avec la liste de ces produits incluse dans cet article, vous y verrez plus clair.




Le sujet du vin en vrac vendu incognito à la SAQ est un sujet que j'ai déjà abordé en profondeur le 28 février 2014 (Des vins de dépanneurs à la SAQ).

J'y déplorais le manque de transparence du monopole d'état à cet égard et la grande difficulté pour la clientèle d'identifier ces produits. Non pas que ceux-ci soient obligatoirement mauvais, mais simplement parce que les consommateurs ont le droit lors de leurs achats, de faire leurs choix en toute connaissance de cause.

J'avais alors suggéré d'appliquer sur les bouteilles un petit logo où il serait indiqué Importé en vrac et embouteillé au Québec, ce qui aurait été d'une limpide clarté. En vain. Voyons maintenant où cette négligence nous aura mené.


L'omission de cette cruciale information essentielle pour les consommateurs avait même fait l'objet d'un article paru le 21 mars 2015, dans le journal La Presse (Vins en vrac: problèmes d'étiquetage à la SAQ).

Les entreprises d'embouteillage du Québec qui vendent ces vins à la SAQ, défendent bec et ongles la qualité de leurs produits et s'en disent fiers. Ils en ont le droit. Or étrangement, la grande majorité d'entre elles ont toujours catégoriquement refusé qu'on les oblige à mentionner que le contenu de leurs bouteilles a été importé en vrac par bateau. 

De nouveau, je ne reproche pas ici la qualité de ces produits, mais bien l'ambiguïté que les embouteilleurs laissent planer sur la nature (importé en vrac) de leurs vins. Ils pourraient doubler leurs ventes que je ne m'en formaliserais pas outre mesure, en autant qu'ils le fassent à visage découvert.

Du nouveau en juin 2020

Critiquée par plusieurs de négliger les vins de notre terroir et afin que les vins du Québec ne soient plus classés dans la section Autres pays, la SAQ a créé en 2014 dans la plupart de ses succursales une section qui fut nommée Origine Québec. C'était la bonne chose à faire.

Depuis, les ventes des vins québécois ont explosé dans son réseau. Cet engouement s'est récemment accru, la population québécoise réalisant plus que jamais avec la pandémie qui a sévi mondialement, l'importance de l'achat local.

Dans cette foulée, la SAQ annonça le 4 juin dernier "la mise en place de deux nouvelles identifications distinctives pour les produits québécois: Préparé au Québec et Embouteillé au Québec."


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On peut comprendre pour la catégorie Préparé au Québec qu'il existe des spiritueux qui incluent dans leur élaboration certains ingrédients introuvables au Québec. Mais ils sont tout de même conçus, préparés et distillés chez nous.

Il en va autrement pour la catégorie Embouteillé au Québec qui fut échafaudée de toutes pièces pour de l’alcool ou du vin qui n’est pas du Québec, qui n’est pas distillée de nouveau ici, mais qui peut avoir été transformé par une recette, un assemblage ou l’ajout d’aromates ou d'intrants d’ici ou d’ailleurs, pour être finalement embouteillé ici.

On y retrouve ainsi tous les vins de pays étrangers, déjà élaborés et importés en vrac. Mais le simple fait de le mettre en bouteille et d'y apposer une étiquette est-il suffisant pour en faire un ''produit fièrement québécois" comme le clame haut et fort la SAQ?

Je ne le crois pas et semble-t-il, je ne suis pas le seul à penser ainsi.

Premières réactions

Dès l'annonce du 4 juin faite par la SAQ, le journaliste Frédéric Arnould fait part de ses commentaires sur son site toutsurlevin.ca, dans un billet intitulé De nouvelles étiquettes"Québec" à la SAQ.




Au dernier paragraphe intitulée Une cuvée "Confusion", celui-ci pose avec raison la question suivante: Est-ce que le client de la SAQ pourrait être attiré par le verre de lys et ne pas forcément faire attention à la provenance réelle du produit ? Certains y verront davantage de confusion, d’autres une bonne nouvelle pour les emplois d’ici.

Pub télé

Pour faire connaître sa nouvelle conception de ce qui est un produit du Québec, la SAQ acheta du temps d'antenne à la télé:





En résumé, si on comprend bien, selon la SAQ il y aurait 3 catégories de produits québécois:

1) Origine Québec: des produits qui sont "full" (sic) québécois selon cette annonce, tels les authentiques vins du Québec issus de notre terroir;

2) Préparé au Québec: des produits conçus ou distillés ici avec des ingrédients d'ici ou d'ailleurs (un peu moins québécois, "mais ça c'est le "fun");

3) Embouteillé au Québec: des produits d'ailleurs, assemblés et embouteillés ici, même si souvent la bouteille elle-même n'est pas fabriquée au Québec. Mais puisque c'est un Québécois(e) qui met le produit dedans, il semblerait que pour la SAQ c'est bien suffisant pour la SAQ pour en faire un "fier produit du Québec".

Avec un tel raisonnement, on peut arriver à peu près à n'importe quoi. Le laid devient le beau, le faux peut se transformer en vrai, et le mensonge en vérité. Il suffit d'oser l'affirmer.

Une liste utile à avoir

Puisque rien n'est plus clair qu'une liste, vous pourrez grâce au lien suivant, télécharger celle que j'ai préparée à votre intention. Passablement exhaustive, on y retrouve les vins importés en vrac qui se retrouvent sur les tablettes des succursales de la SAQ. 

Vous avez bien sûr le droit de les acheter, mais au moins vous saurez que le vin contenu de ces bouteilles n'a rien à voir avec celui du terroir québécois.




La promotion pour la Fête nationale

À l'occasion de la Fête nationale du 24 juin dernier, la SAQ a comme par les années passées, préparé une promotion du 18 au 24 juin, pour mousser les ventes des produits du Québec. Les clients pouvaient se voir remettre sur leur carte Inspire, 10 fois les points de base remis habituellement sur leurs achats.




Cette bonne idée sur papier a rapidement dérapé et a suscité de très nombreux reproches de diverses parties, lorsque celles-ci ont réalisé qu'en suivant son étrange logique, la SAQ a rendu éligibles pour cette promotion, tous les vins étrangers importés en vrac faisant partie de sa nouvelle catégorie Embouteillé au Québec. Aïe!

Le reportage que la société Radio-Canada a réalisé sur ce sujet mérite d'être vu. Étant impossible de l'inclure directement sur ce blogue, pour le voir veuillez cliquer ici.




Les chroniqueurs et les vignerons réagissent

Marc André Gagnon, journaliste retraité de Radio-Canada et rédacteur en chef depuis 23 ans du site vinquebec.com, déplora dans son billet du 23 juin dernier intitulé Produits du Québec venus d'ailleurs la confusion engendrée par la nouvelle approche de la SAQ, laquelle vient fortement diluer la dénomination produit du Québec.




Pour lui, la catégorie des produits québécois tel que nouvellement définie par la SAQ est devenue un vrai fourre-tout. "Ainsi donc, tous les vins de dépanneurs seraient des vins du Québec!".

Le même jour, soit le 23 juin, le collègue Frédéric Arnould récidive de nouveau dans son billet Qui veut du vin australien ... du Québec? en colligeant les diverses réactions et très nombreux commentaires glanés sur les réseaux sociaux.


Vous pourrez ainsi savoir ce qu'en pensent Sébastien Daoust du vignobles Les Bacchantes (je pense qu'il y a un problème), le Domaine du Nival (un pied de nez aux producteurs québécois), la chroniqueuse Nadia Fournier, membre des Méchants Raisins (SAQ, là t'exagères!), et le Domaine Le Grand St-Charles (Est-ce ça, l'achat local pour le gouvernement Legault?)

Et on peut les comprendre. Dans les succursales du monopole, il n'y a toujours aucune mention sur les étiquettes de rebord de tablettes et encore moins sur les bouteilles pour les vins qui ont été importés en vrac par bateau de l'étranger. Pour ajouter l'insulte à l'injure, la SAQ les identifie comme produits québécois sur son site internet et les inclut avec les authentiques vins du Québec dans ses promotions.




À contre-courant

Les vignerons du Québec ont dû patienter des décennies avant que le gouvernement du Québec ne daigne créer des programmes pour supporter leur développement (Voir: Les raisins de la colère - Les vignerons du Québec laissés à eux-mêmes).

Et voilà qu'au moment où de la lumière semble enfin apparaître au bout du tunnel, la SAQ vient soudainement brouiller les cartes en créant une concurrence déloyale envers nos producteurs locaux, en incorporant les vins venus de l'étranger importés en vrac dans sa catégorie des produits du Québec

Je vous défie de me trouver un seul endroit dans le monde où l'on tente de faire passer des produits étrangers pour de la production locale. Il n'y en a aucun, car c'est trompeur et économiquement dommageable.

La raison invoquée

Il est intéressant de connaître ce qui fut rapporté aux médias pour justifier une telle aberration.




Cela peut paraître impressionnant. Mais la SAQ ne fournit malheureusement pas la source de ces données. Ces chiffres ont-il été fournis par les embouteilleurs impliqués? On l'ignore car à ma connaissance aucun journaliste n'a pensé le vérifier, ou même oser poser la question. 

Il faut savoir que lorsque la SAQ ne désire pas faire quelque chose qu'on voudrait qu'elle fasse, ou désire faire quelque chose qui semble illogique, celle-ci est passée maître dans l'art de se justifier en avançant des données et des chiffres parfois discutables, souvent difficiles ou impossibles à vérifier.

Par exemple en 2015, le gouvernement du Québec soupesait l'idée pour des raisons environnementales, de mettre une consigne sur les bouteilles de vin comme le font presque toutes les provinces canadiennes et la plupart des pays civilisés. La SAQ qui n'en voulait pas, contre-attaqua avec une étude sur les coûts qui seraient engendrés par une telle décision.




Le 5 mai 2015, Alain Dubuc, un économiste du journal La Presse, publia une chronique intitulée La Force tranquille de l'inertie. En voici un extrait:

Mercredi matin j'ai failli m'étouffer avec mon café en prenant connaissance de l'étude commandée par la SAQ qui démontre à quel point l'imposition de la consigne pour les bouteilles de vin serait compliquée et à quel point elle coûterait cher.
250 millions sur 5 ans dit l'étude! Un chiffre gonflé grâce aux procédés habituels (voir ici).

Vous comprenez pourquoi j'ai tendance à vérifier deux fois plutôt qu'une, toute information qui émane du monopole.

Un argument qui ne tient pas la route

Mais je serai bon prince et je suis prêt à considérer un instant que l'information fournie à propos des retombées économiques (600 millions de $) pourrait être exacte. 

Quel que soit le chiffre fourni, il est inutile et hors sujet, car il est démontré que l'impact économique d'un vin importé est 10 fois inférieur à celui d'un vin produit localement.  Ce n'est pas rien.




Déjà en 2007, Jean-Pierre Bélisle, alors président de l'Association des vignerons du Québec, déclarait au magazine Forces "qu'une bouteille de vin importé vendue au Québec y génère seulement 49 cents de retombées économiques, comparativement à 4,89 dollars pour une bouteille de vin québécois.

La raison est simple car "aucune autre culture que celle de la vigne ne crée autant de valeur ajoutée à l’hectare" plaide-t-il. Produire une bouteille de vin au Québec entraîne de la main d'œuvre locale, des achats d'équipements et de matériel, et génère de l'impôt, des taxes à payer, ainsi que de l'œnotourisme (hôtels, restaurants, etc.)

L'argument économique avancé par la SAQ est donc contre-productif. Chaque bouteille de vin étranger importé en vrac qu'elle vend à titre de produit du Québec à la place d'un vin réellement et entièrement élaboré ici, entraîne des retombées économiques dix fois moindre pour la province!

Au lieu de favoriser l'économie québécoise comme elle le prétend, la SAQ par son manque de transparence, son mélange des genres et sa politique de confusion, lui nuit plutôt.

Ailleurs au Canada

Une étude réalisée en 2017 pour le bénéfice de la Canadian Vintners Association et de plusieurs associations de viticulteurs, a permis de chiffrer pour l'année 2015 les retombées économiques de la viticulture dans 3 provinces canadiennes (voir ici).




Celles-ci sont de 4,4 milliards de dollars en Ontario, 2,8 milliards en Colombie-Britannique, et 218 millions dans la minuscule province de la Nouvelle-Écosse. Ces provinces ont réalisé que la valeur ajoutée de leurs vins locaux était maintes fois plus bénéfique pour leur économie, que celles des vins achetés ailleurs dans le monde.

À titre d'exemple près de nous, les vins ontariens sont placés à l'entrée des succursales de la LCBO (Liquor Control Board of Ontario) et représentent près du tiers de tous les vins qui y sont vendus. Gageons que pour y arriver, la LCBO n'a pas inclus les vins étrangers importés en vrac dans sa catégorie des Vins de l'Ontario!

Qu'est-ce qu'on n'a pas encore compris au Québec? Donnons-nous trop de pouvoir à certains fonctionnaires qui prennent leurs décisions en silo?

Quelques recommandations

J'ai pour habitude, si je m'insurge et dénonce certaines pratiques, de proposer des solutions afin que l'exercice demeure constructif. 

Je me contenterai ici de ne faire que deux suggestions qui coulent de source et j'en appelle au gouvernement du Québec afin qu'elles soient rapidement mises en application:

1) Plus que jamais et par souci de transparence, si le contenu d'une bouteille de vin ou de tout autre type de contenant a été importé en vrac, il devrait être obligatoire de le mentionner sur la bouteille ou le dit contenant. 

(Si cela avait déjà été fait en 2014, nous ne serions probablement pas dans la situation que nous vivons aujourd'hui)

2) La nouvelle catégorie Embouteillé au Québec doit être renommée Importé en vrac et embouteillé au Québec et être impérativement retirée de la nomenclature des Produits du Québec de la SAQ et ce, afin d'éviter toute confusion auprès des consommateurs.

Vive les (vrais) vins du Québec!





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